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Culture - Entretien / Littérature

À Beyrouth, Habib Abdulrab Sarori est « à la recherche du temps libanais perdu »

Invité en résidence à la Maison internationale des écrivains à Beyrouth, le romancier et informaticien franco-yéménite a évoqué avec « L’Orient-Le Jour » ses univers littéraires et scientifiques, son lien fort avec le Liban mais aussi sa nostalgie du Yémen moderne du siècle dernier.

À Beyrouth, Habib Abdulrab Sarori est « à la recherche du temps libanais perdu »

Habib Abdulrab Sarori. Photos Mohammad Yassine/L’OLJ

Des lunettes rondes et bleues qui encerclent son regard observateur… Et l’allure bohème, en veste noire aux motifs touristiques parisiens portée sur un tee-shirt imprimé d’une phrase du poète abbasside al-Ma'ari, le tout complété d’un chapeau et d’un foulard assortis. Rien que par son look, Habib Abdulrab Sarori décline d’emblée sa double carte de visite de scientifique et de littéraire, sa double culture arabe et francophone, son mélange d’esprit cartésien et de fantaisie créative.

À la fois informaticien, chercheur spécialiste de l’intelligence artificielle et professeur émérite à l’Université de Rouen en France, et romancier, essayiste et poète de langue arabe au Yémen, son pays natal, Sarori déclare devoir son riche parcours « aux livres venus du Liban » dans lesquels il s’est plongé à l’adolescence.

Rencontre à la Halabi Bookshop, une librairie sortie tout droit des méandres du passé de Beyrouth, avec un nostalgique d’une culture arabe ouverte sur le savoir et la connaissance. Un auteur dont l’œuvre interroge aussi bien la réalité du Yémen d’aujourd’hui que celle du Moyen-Orient, à travers des thématiques qui vont de la mémoire et la transmission aux récits futuristes. 

Vous êtes en résidence d’écriture à Beyrouth. Est-ce votre première visite au Liban ?

C’est la troisième. Mais les deux fois précédentes j’avais fait de courts séjours : trois jours à Tripoli à la fin des années 1990, puis quelques jours à Beyrouth à l’occasion d’un Salon du livre arabe. Cette fois, grâce à l’invitation de la Maison des écrivains, j’y passe trois bonnes semaines. Ce qui me permet de découvrir en profondeur ce pays dans ses différentes régions, d’échanger avec ses habitants, de passer du temps avec les nombreux amis que j’ai ici, que j’ai eu la chance de connaître par le biais de mes contributions à des journaux libanais comme al-Hayat et an-Nahar, mais aussi des maisons d’éditions libanaises – Dar al-Rayess, Dar al-Adab et al-Saqi – chez qui j’ai publié 10 des 11 livres que j’ai écrits jusque-là.

Quel genre de texte avez-vous entamé ici ?

En fait, je ne me suis pas encore attelé à l’écriture. Pour le moment, j’accumule des pensées, des émotions, des impressions… Je profite de mon séjour pour remplir des matières premières de tout ce que je vois, de mes rencontres, de mes interactions avec les gens. Ceux que je croise en ville, dans les villages, les librairies, les musées, les imprimeries, les cafés…Tous ces endroits où je me rends avec une féroce envie de tout voir, tout découvrir. Et même si je ne sais pas encore quelle forme prendra ce que je vais écrire, je sais que sa ligne directrice sera d’une certaine façon « la recherche du temps libanais perdu ».

Sarori à la Halabi Bookshop de Kaskas, une librairie de Beyrouth, encore dans son jus depuis le début du siècle dernier. Mohammad Yassine/L’OLJ
Sarori à la Halabi Bookshop de Kaskas, une librairie de Beyrouth, encore dans son jus depuis le début du siècle dernier. Mohammad Yassine/L’OLJ


Outre votre lien éditorial avec le Liban, vous semblez tisser un lien émotionnel avec ce pays…

Absolument. Mais ce lien profond avec le Liban n’est pas nouveau. À Aden, au Yémen, où j’ai grandi, dans les années 1960 -70, j’ai été nourri par les livres, les revues et les journaux qui venaient de Beyrouth. C’était notre principale artère culturelle. Depuis les chansons des grandes vedettes comme Sitt Feyrouz et Sabah jusqu’aux traductions arabes de livres internationaux. Cette tradition de l’édition libanaise a d’ailleurs eu un impact énorme sur moi. Je peux dire que grâce à trois livres en provenance du Liban, je suis sorti vers mes 13 ou 14 ans des ténèbres à la lumière. Ces trois ouvrages que j’ai lus à cet âge-là ont été des sortes d’événements fondateurs dans ma vie. Il y a eu, en premier, un recueil de poésie française de Verlaine et Rimbaud qui m’a ouvert à une autre poésie que celle que je connaissais, une autre façon de voir le monde. Puis, un manuel d’initiation aux expériences scientifiques traduit de l’américain qui m’a fait aimer les sciences. Et, enfin, un petit livre de simplification du marxisme, Principes élémentaires de philosophie, écrit par le militant communiste français Georges Politzer. Sa version arabe, traduite par un éditeur libanais, s’était largement répandue en 1970, l’année de l’arrivée de la gauche au pouvoir chez nous (au Sud-Yémen, NDLR). Elle a eu une influence considérable sur moi au niveau des idées. En résumé, tout ce qui nous venait de Beyrouth était fascinant. 

Aujourd’hui que vous y êtes, trouvez-vous des échos entre cette ville et Aden ?

Beaucoup ! Et j’en suis même assez surpris, bien que mon ami Frank Mermier a déjà abordé dans son livre Récit des villes d’Aden à Beyrouth (Actes Sud) les similitudes entre ces deux villes. Tout comme Beyrouth, Aden, ouverte sur la mer, était jusqu’en 1986 une ville cosmopolite. On y retrouvait ce même mélange de modernité et de tradition. Les femmes s’habillaient librement, l’enseignement était mixte. Les lois au Yémen du Sud y étaient très en avance. Celle sur la famille par exemple stipulait en 1975 l’égalité entre les hommes et les femmes. Malheureusement, le salafisme a aujourd’hui tout dévasté.

Dans vos romans, le Yémen est très présent. Vous en explorez les tensions sociales et identitaires fortes. Notamment dans  La fille de Suslov  (Ibnat Suslov publié en traduction française chez Actes Sud) qui dresse le portrait sulfureux de la fille d’un apparatchik de l’époque de la dictature marxiste au Sud-Yémen devenue prédicatrice salafiste lors de la réunification du pays dans les années 1980. Qu’est-ce qui vous pousse à écrire sur ces sujets ? Pensez-vous que la littérature puisse réellement faire évoluer les mentalités ?

J’écris pour faire mieux connaître le Yémen, pour raconter sa mutation malheureuse, pour dénoncer certaines hypocrisies aussi… Et sûrement parce que je crois que la littérature peut changer les mentalités. Je dirais aussi que mon souci premier est d’imprimer la langue arabe des idées de la science, de l’évolution et même de la science-fiction. 

Je dois avouer que je suis assez attristé de l’état de la langue arabe, restée encore essentiellement une langue de religion. Elle est encore au même stade que Dante et sa Divine comédie et de ce qui s’écrivait en Europe avant le XVIIe siècle, avant que Descartes, Cervantes et les autres ne se mettent à véhiculer dans les romans des concepts et des idées imprégnés de sciences et de raisonnement.

En tant qu’homme de sciences et de lettres, comment conciliez-vous vos deux univers ? Vos deux activités d’informaticien et d’écrivain se nourrissent-elles mutuellement ?

En fait, tout a été un peu circonstanciel dans ma vie, avant de devenir plus tard structurel. Il y a différentes raisons qui expliquent mes deux inclinaisons. D’abord pour tout ce qui concerne la littérature, je suis né dans une famille où on psalmodiait la poésie en permanence, donc l’amour des mots est venu de là. Les maths, par contre, ont toujours été un goût personnel. Au cours de mes études de mathématiques appliquées en France, je trouvais certaines preuves d’algèbre tellement esthétiques qu’elles en devenaient pour moi presque de la poésie. Personnellement, je trouve que toutes les facettes du savoir se rejoignent, à l’image de tous les fleuves qui se jettent dans la mer. Et comme je vous l’ai dit dans la question précédente, j’essaie d’immiscer dans mes romans l’esprit des sciences, pas seulement physiques, mais celui cartésien des lumières...

Vous avez commencé par écrire en français puis vous êtes revenu à votre langue maternelle ? Pourquoi ? Quels sont les avantages mais aussi peut-être les défis liés à cette démarche ?

Lorsque je suis arrivé en France, je me suis plongé les 12 premières années dans les mathématiques modernes avec l’ambition de devenir professeur-chercheur, mais j’accumulais en parallèle des idées de romans. Puis ma mère est tombée malade. Elle est venue pour la première fois me voir en France, avant de décéder peu de temps après. À ce moment-là, tout a éclaté en moi. Je me suis attelé à l’écriture de  mon premier roman, La Reine étripée, un peu autobiographique et en lien avec ma mère. Je l’ai écrit en français, parce que avec le temps j’avais perdu un peu l’arabe. Mais ayant constaté que sa traduction arabe avait touché un très large public, j’ai décidé de suivre le processus inverse et d’écrire directement dans ma langue d’origine. Maintenant que j’ai plus de temps libre, j’ai recommencé à écrire en français. Des articles dans la presse surtout comme celui sur al-Ma’arri publié récemment par le site Médiapart.

À ce propos, vous êtes président de l’association des amis d’al-Ma’arri, dont vous affichez la célèbre maxime « Nul imam que la raison » sur votre tee-shirt. S’il vous était donné aujourd’hui de rencontrer ce poète et philosophe de l’ère abbasside accusé d’hérésie par certains de ses contemporains, que lui diriez-vous ?

Je l’écris dans La Comédie du pardon, un livre en lien avec L’Épître du pardon d’al-Ma’arri sur lequel je travaille actuellement. Je le mets dans la bouche de son 33e descendant. Il faudra le lire pour savoir.

De La Reine étripée, votre premier roman à  Ibnat Suslov, le dernier traduit en français, vous donnez, semble-t-il, la prééminence dans vos écrits aux personnages féminins. Seriez-vous un auteur féministe par hasard ?

En effet, les femmes dans mes romans ont toujours un rôle d’avant-garde, mais qui a beaucoup varié. À un moment donné, je croyais que la révolution se ferait par les femmes, après c’est devenu un rôle métaphysique. Mais ce sont toujours des profils de femmes d’action, de femmes fortes, parfois critiquables, qui, elles, font le roman. De là à dire que je suis féministe, je ne sais pas... Ce qui est sûr, c’est que j’ai toujours eu une admiration profonde pour les femmes.

Enfin, vous qui êtes spécialiste de l’intelligence artificielle (IA), comment voyez-vous son impact sur l’évolution de l’écriture romanesque ?

Avec l’IA on peut avoir deux évolutions possibles. Soit dans le sens d'une domination totale de l'IA. Soit dans le sens d’un écosystème d’intelligence humaine et artificielle qui collaborent. Ce que j’espère fortement, mais que je pense malheureusement irréalisable. Parce que ceux qui dirigent le monde et les nouvelles technologies ne mettent plus l’humain au centre de leurs préoccupations et qu’ils ont une autre vision du monde. Sans freins, j’en ai bien peur. Après, concernant la littérature, je ne suis pas aussi pessimiste. Je crois même, au contraire, qu’elle va faciliter la vie de l’écrivain, même si là aussi tout dépend de l’usage qu’il en fait… 

Des lunettes rondes et bleues qui encerclent son regard observateur… Et l’allure bohème, en veste noire aux motifs touristiques parisiens portée sur un tee-shirt imprimé d’une phrase du poète abbasside al-Ma'ari, le tout complété d’un chapeau et d’un foulard assortis. Rien que par son look, Habib Abdulrab Sarori décline d’emblée sa double carte de visite de scientifique et de littéraire, sa double culture arabe et francophone, son mélange d’esprit cartésien et de fantaisie créative.À la fois informaticien, chercheur spécialiste de l’intelligence artificielle et professeur émérite à l’Université de Rouen en France, et romancier, essayiste et poète de langue arabe au Yémen, son pays natal, Sarori déclare devoir son riche parcours « aux livres venus du Liban » dans lesquels il s’est plongé à...
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